❑ Trajectoire vers la délinquance : parcours de jeunes délinquants à Saint-Laurent-du-Maroni - Partie 1 : introduction et contexte

 

L’objet de ce texte est de proposer une réflexion sur les raisons et modalités psychosociales d’engagement de mineurs sur des parcours « délinquants ». Cette réflexion s’appuie sur notre pratique au sein de la PJJ à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane. Nous avons décidé de dresser à grands traits le parcours d’un jeune fictif, nous détaillerons ensuite deux notions centrales dans la construction psychique de ces jeunes : la portance et la contenance familiale. Nous verrons enfin en quoi leur défaut à impacté leur rapport aux sphères de socialisation nodales que sont l’école et les groupes de pairs.

 

1-Milieu, cadre et contexte de la présente réflexion

1-1-Saint-Laurent-du-Maroni et l’ouest Guyanais

Saint-Laurent-du-Maroni est une ville de Guyane française. Peuplée de 55.000 habitants, elle est frontalière avec Albina au Suriname, le fleuve Maroni faisant office de frontière entre les deux pays[1]. Sa croissance démographique est représentative de celle de la Guyane. La population de la région est jeune (en 2026, l'âge médian est de 24,9 ans contre 42,1 en France ; en 2021, 55% des Guyanais avaient moins de 30 ans), les familles sont globalement nombreuses surtout dans les populations Bushinengue. Il n'est pas rare de voir des fratries dépasser 12 ou 13 enfants[2].

Les Bushinengue composent un ensemble de populations réparties le long du Maroni (Benoît, 2018 ; Queffelec, 2023). Elles descendent de groupes d'esclaves pour l'essentiel déportés par les Hollandais au cours de la traite atlantique qui sont parvenus à s'échapper des plantations. Bon nombre a été accueilli par des groupes amérindiens, d'où un certain syncrétisme culturel. Ces populations se sont ensuite établies sur les berges du Maroni et de ses affluents, souvent après d'âpres combats face aux trappeurs venus les poursuivre. Les deux puissances coloniales se sont ensuite servies de leur présence se chercher querelle.

Saint-Laurent-du-Maroni et les alentours sont donc peuplées principalement de groupes Bushinengue, locuteurs de langues rassemblées sous l'étiquette parfois méprisante de Taki-Taki[3] (Léobal, 2016 ; 2024). Elles peuvent être aussi nommées Sranan Tongo ou bien simplement « langues Bushinengue ». Sont aussi présent des créoles Guyanais, des personnes des îles Caraïbes et des populations provenant de l'hexagone, souvent de passage, occupant des postes de soignants, d'enseignants ou alors travaillant dans les services issus des ministères de l'intérieur et de la justice. Les exilés haïtiens, dominicains et brésiliens composent une part non négligeable de la population. Des natifs Amérindiens demeurent présents dans certains quartiers, dits « villages » (Migeon, 2012).

Saint-Laurent-du-Maroni et la Guyane sont souvent appréhendées sous l'angle de la criminalité, dont celle de la jeunesse (Piantoni et Wrinteber, 2015), via des émissions sensationnalistes. Ce phénomène a plusieurs facettes : la première est l'orpaillage illégal, intervenant dans l'interland forestier (Karpe, 2022 ; Le Tourneau, 2020), la seconde est le transport de stupéfiant, presque uniquement la cocaïne, dont la scène principale est l'aéroport de Cayenne (Asensio, 2022), passage quasi obligatoire pour les transporteurs (dits « mûles »). La dernière facette est la criminalité de rue dont il sera question ici, faite de braquage, d'agressions, de viols, soit une sorte de gangstérisme où des groupes affinitaires sont à la manœuvre. Cette catégorie est celle dans laquelle la délinquance juvénile est la plus représentée.

 

1-2-Contexte d'intervention

Nous intervenons en tant que psychologue de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) au sein du ministère de la justice sur des mesures dites Mesures Judiciaires d'Investigation Educatives (MJIE). Ces MJIE sont demandées par les juges des enfants lorsque des situations laissent penser que des jeunes doivent être protégés d'un environnement familial violent ou en difficulté pour les éduquer. Dans le cadre de la justice pénale des mineurs, lorsqu'un mineur est auteur d’une infraction pénale, une MJIE est alors réalisée afin d'éclairer le magistrat sur le contexte éducatif et familial du jeune (Rullac, 2014 et pour un aperçu du métier de psychologue à la PJJ : Moyano, 2020).

Le cadre institutionnel est spécifique pour le psychologue puisqu'il doit réaliser une investigation sans pour autant basculer du côté de l'investigation policière. Il ne peut poser un cadre relationnel sous la Référence de la confidentialité, les éléments rapportés étant susceptibles d’être communiqués aux magistrats.

Autres spécificités : les jeunes et leurs familles ont rarement le français comme langue maternelle et encore moins comme langue véhiculaire. Cela s’ajoute à l'alexithymie (Romero, 2023), cette difficulté à exprimer et encore plus verbaliser les émotions, prégnante à l'adolescence et dans les conduites violentes (Escarguel et Benbouriche, 2024). Le tout concourt à faire peser une chape de plomb sur les entretiens, en sachant que le lien entre alexithymie et trouble du comportement est avéré par de nombreuses études (Manninen et al., 2011 ; Honkalampi et al., 2009 ; Zimmerman, 2006 ; Loas et al., 2012), dans un contexte où les émotions sont devenues un thème central dans la représentation occidentale des manifestations psychiques (Memmi et al, 2024). Ce trait culturel occidental n'est pas partagé par tous les groupes sociaux, certains d’entre eux expriment leurs émotions si différemment que la notion « d’émotions » mériterait selon certain d’être modifiée voir… éliminée (Rakovski, 2013). Chez les Bushinengues comme chez les amérindiens, exprimer ses émotions n'est pas un usage répandu, à la façon dont c'était le cas et dont ça l'est toujours pour certains groupes professionnels où les conditions de travail sont difficiles, comme l'explique Christophe Dejours dans Travail, usure mentale (1980) ou Conjurer la peur (2011), deux opus de psychodynamique du travail traversés par une approche anthropologique[4]. Les émotions ne sont plus ici conçues comme une qualité mais comme un élément à dépasser afin de se confronter à la peur (Corcos, 2013).

Nous avons pu au cours de nos interventions déterminer un parcours type d'entrée en délinquance. Non que tous les délinquants le suivent nécessairement mais il est possible d’y faire entrer de façon exhaustive l’essentiel des éléments biographiques des jeunes auprès desquels nous avons eu à réaliser des interventions lors des MJIE pénales. Nous dresserons dans un premier temps le parcours d'un jeune X, fictif, que nous nommerons Xavier. Dans un second temps nous détaillerons deux processus psychosociaux, la portance et la contenance familiale, dont nous aurons vu que leur défaut avait une place centrale dans leur parcours. Enfin, nous étudierons dans un troisième temps comment ces défauts de contenance et de portance ont impacté chez ces jeunes entrés en délinquance, le rapport à ces deux institutions centrales que sont l’école et leur groupe de pair.

 

2-Parcours classique d'entrée en délinquance

Xavier est le dernier fils de Xaviérine. Elle est née côté Guyanais de la frontière même si sa propre mère qui vit toujours à Saint-Laurent-du-Maroni a fui le Suriname lors de la Guerre Civile[5]. Xaviérine a eu plusieurs enfants, huit au totale, auprès de deux pères différents qui se sont peu impliqués dans leur éducation. Elle les aura élevés « seule », entourée de tantes et d'oncles vivant non loin de là (sur la structure familiale des Bushinengue : Moomou, 2010 ; Jolivet, 2013 ; Jolivet et Vernon, 2007).

Enfant, Xaviérine s'était occupée de nourrissons, incorporant la logique du soin à leur conférer. L’idée d’être mère ne l’a donc angoissée outre mesure et ses grossesses se sont bien déroulées. Du diabète gestationnel est cependant apparue lors de son antépénultième gestation, il est demeuré depuis la naissance de Xavier, un des éléments faisant penser que cette grossesse n’était pas souhaitée.

Elle a de maigres revenus, revendique avoir toujours fourni à ses enfants plus que le nécessaire pour vivre ce en quoi il n'est pas lieu de la contredire. Contrairement à elle, ils n'ont jamais eu faim, ni soif, ni connu de logement par trop précaire même si la famille vit dans deux chambres, dans un quartier marqué par la criminalité et les effets de bande (Vampire, ou Baka Lycée). Son attention à mettre les filles dans une chambre et les garçons dans l'autre, quels que soit leur âge, témoigne aux yeux du psychologue d’une crainte de la survenue de l'inceste inscrite dans le corps de Madame. D'ailleurs, une sœur aînée de Xavier baissera la tête lorsque nous lui disons nous demander s'il n'y a pas eu ce type de violences par le passé dans la famille. Elle répondra qu'il y a « sans doute eu des choses, mais [elle] ne sait pas trop[6] ». Néanmoins, cette séparation spatiale est caduque : depuis le départ du père et des aînés, les enfants dorment pour l'essentiel dans la même chambre que leur mère – ils sont quatre, il n'y a que deux lits.

Xavier aura été élevé par ses frères et sœurs. Son père était peu présent à la maison, il partira définitivement alors qu'il avait 6 ans. Sa mère finira par laisser entendre qu’elle ne désirait pas cette grossesse, d'où cette éducation fournie surtout par la fratrie. Élève moyen passé sous les radars, des signes d'agitation précoce existent mais ils sont difficiles à discerner (le carnet de santé ne laisse rien paraître sinon un retard vaccinal lié à un défaut de stock).

Tout bascule à l'entrée au collège. En sixième, Xavier va enchaîner les retards puis les absences. Il sera mentionné par l'établissement des bagarres, des heurts, un décrochage dans les apprentissages et enfin une déscolarisation. Xavière dit que son fils va « dormir dehors », surtout chez un de ses oncles qui l'accueille le soir s'il est trop tard pour rentrer. A plusieurs reprises, il a été impossible de savoir où il se trouvait.

Il va s'avérer que Xavier « traînait » avec des amis. Sa mère en connaissait certain, elle les craignait, ils avaient mauvaise réputation. Des voisins puis des habitants du quartier sont venus se plaindre des vols de son fils. Les investigations vont montrer que Xavier conduisait des véhicules en dépit de son adolescence, que sa mère le savait, sans avoir non plus exigé de le voir cesser cette pratique.

Ses amis, Xavier les a rencontrés en classe de sixième. Il a d’abord joué au foot avec eux, avant de se rendre ensemble en forêt où ils pêchaient et capturaient des oiseaux[7]. L'école ne faisait pas sens : la famille n'a jamais possédé le langage scolaire, seule la sœur, évoquée plus tôt, a le bac. Il faut dire que l'éducation nationale n'est pas non plus en mesure de soutenir l’ensemble des jeunes, surtout dans un contexte socio-culturel pour lequel elle n’a pas été pensé et face aux problématiques linguistiques locales (voir Anelli, 2011 et Kesler, 2020). Les classes se composent d'élèves en difficulté parfois extrême (les tables de multiplication ne sont pas systématiquement maîtrisées en sixième ou cinquième). Les établissements ne sont pas toujours en mesure d'assurer des continuités pédagogiques et les enseignants dont bon nombre sont hexagonaux ou créoles n'ont pas une représentation éclairée des conditions de vie de leurs élèves.

Le fait que Xavier a été éduqué par ses frères et sœurs avec une mère ne partageant pas ou peu d'éléments d'affection, le fait que ces frères et sœurs étaient eux-mêmes en difficulté à l'école, que la mère a un passé traumatique, que le père de Xavier fuit ce dernier depuis son entrée au CM2, que Xavière n'est psychiquement pas en mesure de s'intéresser à son fils sont autant d'éléments qui viennent pourtant alarmer le psychologue. Au sein de l'éducation nationale, rien n'est jamais ressorti.

Le travail du psychologue va faire émerger deux signifiants pour caractériser cette dynamique familiale : défaut de portance et défaut de contenance. L'action éducative de Xavière s'est manifestée sur deux versants : d’un côté la réprimande, la menace et parfois des coups. D'un autre côté : la nutrition et des dons matériels ou d'argent. Rien ne semble avoir eu lieu dans cet entre-deux, et surtout pas le partage d'un récit familial. Lorsque nous demandons à Xaviérine si elle a déjà dit à son fils qu’elle l’aimait, elle répond : « bien sûr ! Je lui ai dit ‘mais je t’aime, pourquoi tu me fais ça à moi’ ! »  L’expression de cet amour était conditionnée à une plainte.

Xavier s’est donc approprié à sa manière les injonctions sociales à devenir autonome. Il s'est rapproché de jeunes aux parcours similaires au sien et donc en mesure de le comprendre. Il a, selon les mots de David Le Breton, repris « le contrôle d’une existence qui échappe en prenant l’initiative, même en se faisant mal ».

La douleur psychique menaçait de faire exploser des éléments maniaques, ce qui pourrait être corrélé avec l’alexithymie qu’il manifeste (Honkalampi et al., 2009). Il est difficile d'estimer la tristesse de Xavier face au rejet de son père, sa tristesse liée au refus de sa mère de s'occuper de lui, se contentant de le confier à ses frères et sœur, une mère surtout présente pour le réprimander alors qu'elle-même manifeste des éléments thymiques évidents. Xavier a retourné cette tristesse grâce à ce groupe de pair auquel il s'identifie. Il a été « braqué » à plusieurs reprises, le groupe va lui permettre de dresser des barrières contre les agressions et de retourner sa douleur interne en devenant un faiseur de douleur (voir Zimmerman, 2006, pour une étude sur les liens entre système familial et alexithymie chez des adolescents agressifs). Cette dynamique est similaire à celle des ouvriers de la pétrochimie, décrite par Dejours, caractérisée par des attitudes violentes envers les nouveaux et la tenue de conduites à risques. L’objet est de retourner la peur liée à la dangerosité du travail ; Xavier et ses copains auront de leur côté retourné la tristesse, en plus d’avoir conjuré la violence subie en la commettant.

C'est lors d'un de ces retournements qu'il aura usé d'une arme acquise quelques jours auparavant, en braquant un autre jeune avec qui il avait un différent, avant de lui subtiliser son électrique[8]. Quelques mois plus tard, la gendarmerie sera venue l'arrêter au domicile.

Au cours de la MJIE, nous apprendrons que Xavier est inculpé dans une autre affaire de tentative d'homicide, dans le cadre d'une agression survenue au préalable de celle pour laquelle il a déjà effectué une audience de culpabilité.

Dressé à grands coups de pinceau, ce parcours, bien que fictif, n'en n'est pas moins représentatif de celui des jeunes auprès desquels nous avons eu à intervenir. Dans l'article suivant, nous détaillerons les points saillants ayant concouru à l'entrée en délinquance.



[1] Voir Léobal (2024) pour une histoire de cette frontière.

[2] Selon l’Insee, en 2024, malgré une forte diminution, le taux de natalité est de 22.5 ‰ en Guyane contre 9 ‰ sur l’ensemble du territoire.

[3] « Cette expression signifie littéralement « bavardages », « ragôts » ou « propos nuisibles », ou encore « faire des histoires », « faire du bruit » ou « parler pour ne rien dire » explique Clemence Leobal (2016)

[4] L'ouvrage de 1980 commence ainsi par l'anthropologie de la maternité dans les quartiers populaires Italiens, où Dejours se pose la question de savoir pourquoi, en dépit de la forte natalité, les femmes enceintes ne sont pas visibles dans ces quartiers.

[5] Entre 1986 et 1992, le Suriname a été traversé par une Guerre civile. Si l’on compte seulement à peine plus d’un millier de victimes sur cette période (ce qui la fit qualifier de « guerre ringarde » par le Figaro), il y eut tout de même plusieurs massacres de civils, des villages et villes (dont Albina) furent rasés et surtout, le conflit entraîna l’exil de dizaines de millier de Bushinengue vers les Pays-Bas et la Guyane Française où ils furent parqués dans des camps. Ces épisodes traumatiques demeurent tus et font l’objet de tabou (Lézy, 2010 ; Leobal, 2024).

[6] Toutes les citations sont extraites d’entretiens réels conduits auprès de familles.

[7] La chasse et la capture d’oiseaux, dont les picolettes sont des activités courantes. Certains oiseaux, comme les picolettes, sont destinés à des concours de chant. Des spécimens ont une valeur financière dépassant parfois plusieurs centaines d’euros.

[8] L’organisation et la structuration des espaces urbains a comme conséquence d’avoir favorisé le déplacement par le biais de « trottinettes électriques » ou plus exactement de draisiennes aux formes de scooters, appelées Electriques. Un passe-temps usuel des jeunes est d’en démonter les mécanises, de les adapter et de les réparer. Cette occupation structure la dynamique des groupes et une bonne part des rapports sociaux.