❑ Trajectoire vers la délinquance : Partie 2 : Portance et contenance

 

Note : à la suite du précédent article, nous étudierons ici deux notions importantes : la contenance et la portance familiale. Ces deux notions qui renvoient plus ou moins directement au désir d'enfant, déjà évoqué sur ce blog, font surtout miroir au débat social posé en terme de "responsabilité familiale". En effet, dans le traitement de la question de la délinquance, toute une frange politique entre dans le débat en mettant en avant la responsabilité familiale dans l'entrée des jeunes en délinquance, et d'appeler à couper à ces familles les allocations familiales par exemple. Nous estimons que ce qui suit est en mesure de mettre cette approche en perspective en la complexifiant et de fait, en la rendant caduque.

 

 

 

3-Portance et contenance


Nous avons évoqué un défaut de portance et de contenance familiale. Nous allons dans un premier temps définir ces notions avant de discuter de l’impact de ces défauts et les possibles causes. Notre objectif est de saisir la rationalité des délinquants, de comprendre en quoi le passage à l’acte fait sens pour un jeune, pourquoi ce passage lui est logique.


3-1-Les notions de portance et de contenance

La portance, dans une relation éducative, peut se définir comme le fait de soutenir l'ouverture au monde de l’autre, en assurant des repères stables, permanents, sûrs. La portance suppose de réaliser un étayage des connaissances afin de réduire l'angoisse liée à la confrontation au réel et d’assurer des rapports affectifs pérennes et donc prévisibles, permettant une meilleure appréhension des rôles sociaux.

Il s'agit, selon De Saint Aubert (2016) « de passer du vertige à l’approfondissement, du doute à la confiance, de l’angoisse au désir. Ou plutôt, de dépasser la contradiction de l’ambivalence, car il reste bien du vertigineux dans la profondeur du mystère, de l’interrogation dans l’adhésion confiante, et le désir n’est pas incompatible avec une forme d’angoisse, latente mais non débordante. La portance est ici un levier essentiel (…) une permanence d’autrui plus fondamentale que la permanence de l’objet piagétien. Ces premiers appuis ont besoin d’être retrouvés, renouvelés et renforcés, par les gestes et la parole d’autrui, mais aussi à travers toutes les dimensions de notre corps à corps avec le monde, en particulier sans négliger ce qui se joue à même la perception, dans l’exercice de la sensori-motricité. »

Selon Jacques Arènes (2013) « La notion de « portance psychique » est introduite par Quinodoz (2002) pour évoquer cette capacité à se « porter » soi-même, en négociant avec l’angoisse de séparation et en s’appuyant originairement sur un environnement porteur. Les forces pulsionnelles qui prévalent au niveau de l’angoisse de séparation entraînent le sujet à coller aux creux et aux crêtes de l’absence et de la présence. En revanche, les forces pulsionnelles qui prévalent au niveau de la portance permettent au sujet de décoller du vide de l’absence. »

Se basant sur les apports en supervision de Quinodoz, Mitryashkina (2023) explique que « La portance est un processus dans lequel l’intégration mentale, l’équilibre intérieur sont atteints et une personne acquiert un sentiment de confiance intérieure, devient elle-même, acquiert la capacité de « voler de ses propres ailes » (Quinodoz, 1991). La portance est un phénomène dynamique, elle est le résultat d’un équilibre dynamique qui peut être perdu et restauré, jamais acquis une fois pour toutes. Ce processus d’équilibre interne auto-régénérable peut être comparé à un surfeur qui utilise l’énergie des vagues pour rester sur l’eau. Par analogie, le patient utilise l’énergie du contact transférentiel pour apprendre à maintenir un équilibre intérieur ».

La contenance renvoie à une autre dimension. Elle concerne la capacité d'un milieu à pouvoir faire face aux débordements, à contenir et cadrer l'expression des angoisses, pulsions, émotions, ou tout autre débordement susceptible d'être exprimé par les gestes et la parole. Autant la portance repose principalement sur la famille, autant la contenance est propre à chaque groupe, en sachant qu'un défaut de contenance dans un groupe social peut, par effet de transfert (Almudever et al., 2013), favoriser ou empêcher l'expression d'émotions dans d'autres sphères de vie. Un milieu sportif où il existe un défaut de contenance peut engendrer chez un jeune qui le fréquente une expression désadaptée lorsqu'il rentre à la maison (par exemple : un jeune à qui tiendrait au domicile des propos homophobes entendus dans son club de sport). A l’inverse, au sein d'un stade de foot, crier pour supporter son équipe peut servir de défouloir pulsionnel (de catharsis) et ainsi détourner les pulsions au sein d’autre sphères de socialisation.

La contenance est donc une fonction assurée par un objet social (une personne, une figure, un groupe) dont la fonction est de permettre à la personne de devenir sujette, en apprenant à mettre les angoisses à distance, en les retravaillant, en développant une croyance en la stabilité de ces figures et objets. Il en découle un sentiment de confiance nécessaire au développement de liens affectifs, d’apprentissages et de faire-face à l’inconnu.

La famille est l'instance centrale de la portance1, les autres institutions ne peuvent efficacement porter l'enfant ou la personne si la famille, au cours des premiers âges de la vie, n'a assuré cette fonction (d’où le refus systématique, chez certaines personnes de se voir apporter la moindre aide ou dans d’autre cas, la moindre critique).

En ce qui concerne la contenance, si elle fait défaut, si le cercle familial entrave la gestion socialement adaptée des pulsions ou, s'il est le lieu d'expression de pulsions débridées voir inadaptées (c’est le cas de l’inceste), la contenance peut demeurer apparente, via un système de coercition (basé sur le silence). L'expression des pulsions n’en sera pas moins entravée au sein des autres sphères sociales.


3-2-Cause des défauts de portance et de contenance

Dans le cas de Xavier, portance et contenance ont largement fait défaut. La portance n'a que peu ou mal été assurée. La figure centrale d'autorité, la figure maternelle, Xavière, n'a pas fait office de repère et n'a pas posé de jalons. Nous l’avons dit, son action éducative s'est engoncée dans des logiques stéréotypées d'injonctions, de menaces et, potentiellement, de violences éducative (gifles, coups de bâtons ou de ceinture). Les injonctions sont demeurées la forme principale d'adresse envers Xavier. Fatiguée, pétrie d'angoisse, la santé mise à mal par le diabète, Xavière n'aura pu masquer son anxiété autrement que par un repli sur soi. Xavier s’est donc construit en recevant des coups qui n’ont eu d’autre effet que de lui apprendre à recevoir des coups ; même si les violences physiques n’ont guère été répétées, la distance maternelle aura fait passer cette dernière, aux yeux de son fils, pour une persécutrice.

Xavière ne possédait pas, de surcroît, le capital social et culturel pour fournir un étayage scolaire à son fils, ni un capital financier lui permettant de l’inscrire à des activités associatives. Pour ses premiers enfants, la disponibilité a fait office de palliatif sur ce point, Xavier aura pour sa part grandit avec un temps de présence maternelle restreint.

L'absence de repères et le rejet de facto du père auront accru chez Xavier l'impression que la cellule familiale n'était pas un lieu convenable.

Selon Arène, déjà cité : « Les cheminements contemporains se confrontent souvent à l’angoisse d’abandon. Ils s’expriment dans une portance paradoxale où le sujet se porte lui-même dans une problématique où l’environnement est beaucoup moins porteur. La portance permettant aux adolescents, par exemple, de négocier avec leur angoisse d’abandon se joue d’abord en relation avec un monde adulte en difficulté pour susciter la portance. »

L'angoisse d'abandon a ainsi été réactivé chez Xavière et chez son fils par le départ du père. Pour elle aussi, cela aura ravivé des angoisses et sa posture de retrait n'aura pas empêché leur transmission à Xavier. Elles seront communiquées via ce repli de la figure maternelle par ailleurs renforçateur d'angoisse d'abandon, mais aussi par l'absence de transmission de l'histoire familiale et plus largement, intergénérationnelle.

Il ne s’agit pas de culpabiliser Xavière, plusieurs éléments viennent mettre ce repli en perspective. Les groupes Bushinengue traversent une phase de transition sociale, démographique et praxéologique (Moomou, 2010)2. Le passage d'un monde fondé sur la prégnance de la culture de l'abatis (Assema, 2014) et du travail le long du fleuve à une société servicielle (Léobal, 2024 ; Moomou, 2010) peut seulement se faire sans heurt si les conditions sociales, là encore, sont contenues. C'est le cas dans bon nombre de famille, mais Xavière a aussi eu à gérer les conséquences d'une enfance violente marquée par la guerre civile. Or ce parcours ne se dit pas, ne se parle pas, et Xavière n'est pas coupable de ce silence. L'accueil de la France et de l'armée française au sein de camps où ils vivaient sans pouvoir en sortir et dans des conditions misérables demeure une honte indicible pour des familles entières3. Ses souffrances infantiles, les manques, dont la faim, en comparaison avec la situation de ses enfants à qui elle a fait l'effort de fournir des biens de consommation l'empêche de comprendre que ses enfants puissent avoir des motifs légitimes de se plaindre ou de souffrir. Contenance et portance ont été confondues avec le fait de donner aux enfants des éléments qui lui ont fait défaut, à elle. « Aimer, c'est donner ce que l'on n'a pas » disait Lacan. En donnant des objets dont elle n'aurait osé espérer la possession à l'âge de ses enfants du fait de la difficulté de sa vie d'alors, Xavière était certaine de transmettre de l'amour.

1 Et au sein de cette famille, la place de la rêverie maternelle et du holding par la figure maternelle, sont centraux.

2 Voir Léobal, 2021 et Moumou, 2011, pour un exemple des impacts de la transition architecturale de l’habitat et de l’habiter sur les rapports sociaux.

3 10 à 13.000 réfugiés Surinamais, principalement Bushinengue, auraient trouvé exil en Guyane, selon Leobal (2024)