❑ Trajectoire vers la délinquance : Partie 3 : Impacts des défauts de portance et de contenance hors de la sphère familiale

 

4-Impacts des défauts de portance et de contenance hors de la sphère familiale

En faisant défaut, la contenance et la portance n'ont pu permettre de réfléchir et de mettre au travail les éléments vécus par Xavier en dehors du cercle familial, dont les « braquages » et les violences scolaires. Il n'aura jamais jugé légitime d'en parler à sa mère et ce, pour deux raisons. Tout d’abord, il savait qu'elle n'aurait pas apporté de ressources adéquates pour y faire face : « qu'est-ce que ça aurait changé que je lui dise », va-t-il murmurer en entretien. D'autre part, il dira aussi ne pas avoir voulu inquiéter sa mère, ne pas avoir voulu accroître ses soucis (alors même qu'il nous aura dit auparavant que sa mère n'avait jamais eu l'air triste à la maison).

Quitter le domicile, c'était aussi fuir un mode d'injonction seulement rompue par les réflexions acerbes de ses proches, faisant un décor où il se sentait sans cesse pris en défaut. L'ouverture sur le monde et la compréhension de sa situation sont deux ressources qu'il trouvera hors du domicile, au sein du groupe de pairs.

Lorsqu'il s'en va de la maison, il assouvit une agitation qui y était mal contenue, parfois réprimée par une mère en difficulté face à ce dernier fils si remuant – agitation qui faisait office d'appels à d'avantage d'attention et qui n'aura jamais été interprétés ainsi. Cette errance, cette pulsion « viatorique » pour reprendre le terme de Gérard Haddad, rencontre par ailleurs une praxis locale, un imaginaire fort chez les groupes Bushinengue, celle du voyage le long du fleuve.


4-1-L'éducation nationale

Les autres institutions n'auront pu être suffisamment cadrantes. Le rapport à l’apprentissage de l'éducation nationale suppose d’accepter le renoncement (pour apprendre, en classe, il faut renoncer à bouger) et de se mettre en position d'éprouver un vertige : celui de faire face au réel de l'apprentissage. Les défauts de portance, d'étayage et de contenance n'ont pas permis à Xavier d'entrer de façon apaisée dans le savoir. Au contraire, les échecs imposés par le système scolaire (d'autant plus que Xavier a grandi dans un environnement ou le discours de l'éducation nationale était difficilement appréhendé) vont finir par entrer en résonance avec les brimades issues du cercle familial, les agressions dans la rue et celles des autres élèves.

Tout cela va accroître son sentiment d'impuissance et entraîner un retrait1 qui passera inaperçu jusqu'au collège et donnera l’impulsion à ce que Sauvadet nomme une « délinquance d’exclusion, c’est-à-dire une délinquance construite en termes amis-ennemis, eux-nous, tournée contre les institutions ou leurs représentants ou contre d’autres jeunes considérés comme des symboles des “autres” ». Cette dichotomie va structurer la conception du monde de Xavier.

En primaire, l'institutrice-teur demeure une quasi figure maternelle. La classe primaire est un lieu de contenance des pulsions, le travail institutionnel permet de préserver les élèves des débordements. Le fait que Xavier ne débordait peu ou pas aura été interprété comme le fait qu'il « s'accrochait » comme le disent certains enseignants, ou qu'il était « un bon élève » selon sa mère pour qui ne pas faire de bazar en classe suffit à être ainsi qualifié. Au final, notre appréciation est différente : Xavier a progressivement adopté une posture de retrait passée sous les radars. Cette posture de retrait presque consciente était à la fois subie et agie. Elle est devenue une part de sa résistance à lui, l'école est devenue une école du refus, à bas bruit - au début.

L'entrée en sixième est une période charnière où intervient le décrochage, commun dénominateur de l'essentiel des jeunes que nous avons accompagné au cours des MJIE au pénal que nous avons réalisé. La classe et le cadre deviennent alors moins contenant. L'école n'est plus seulement devenue un lieu d'expérimentation de la contestation à bas bruit, mais cette fois, en rencontrant de nouveaux amis, Xavier va pouvoir contester l'ensemble du modèle scolaire – en le fuyant – nouvelle illustration de la « continuité entre leur carrière délinquante et leur expérience négative du monde scolaire » (Coutant, 2007).

La figure d'autorité institutionnelle, à ne pas confondre avec l'éducation autoritaire et violente, tend à faire office, à travers la publicité et les récits portés au cinéma, d'objet de contestation, d’objet contre lequel se construire2. Cette logique va donner sens à l'identité négative (être un mauvais élève, ne pas comprendre) et retourner le stigmate (voir Coutant, 2007) en développant une image de soi comme actif. Je dépasse l'école : en la quittant, c'est elle qui ne sait pas où je suis, pour une fois, j'en sais plus qu'elle.

Le développement d'une identité de rebelle vient marquer une adhésion au modèle consumériste sous plusieurs angles. Le premier concerne la contestation de l'autorité institutionnelle déjà évoquée, mais elle s'accompagne aussi du développement d'un rapport immédiat au pulsionnel, à l'envie d'avoir tout, tout de suite. C’est un autre aspect du clivage lié à la délinquance d’exclusion : le désir se confond avec la présence et l’absence est interprétée comme un refus, la place réservée à l’entre deux est restreinte.


4-2-Groupe de pair et logique de gangster

Ce « tout, tout de suite » résonne là encore avec la fonction de maternance ou de nutrition occupée de fait par la mère de Xavier puisque son père n'aura jamais été présent. Nous l'avons dit, la contenance et la portance ont pour point nodal la contention des pulsions et leur détournement vers des objets socialement acceptables. Or contenance et portance ont fait défaut, et cette dernière a été assurée surtout sous l'angle du don d'objets de consommation perçus comme une façon de transmettre l'amour par la richesse. Nous l’avons dit, selon Lacan, aimer, c'est donner ce que l'on n'a pas. En donnant des objets qu'elle n'a pas eus, Xavière était certaine de transmettre de l'amour.

Or elle transmettait des objets. Seulement des objets. Xavier s'est ainsi construit comme receveur de biens matériels, le développement de soi comme personne à combler par la richesse entre en résonance, cette fois, avec le modèle du gangster, un modèle où la logique du « tout, tout de suite », est là encore un point nodal. Le « devenir voyou » offre une perspective enviable, une image de ce que pourrait être le moi-idéal où se mêle argent (pour des jeunes qui n’en n’ont pas), facilité (alors que l’appréhension du monde adulte est difficile), sexe (à un âge où la question de la génitalité est débordante), puissance (l’opposée du renoncement).

Le groupe de pairs a répondu à la quête identitaire de Xavier. Avec ses frères d'infraction (envers l'école, au début), il va se sentir faire groupe. Les figures des plus anciens (les « grands ») font d'abord office de passeurs3, un passage qui n'a pas été réalisé au sein de la famille, nous l'avons dit, où la transmission de récit était bloquée. Le fait de pouvoir bouger, de circuler dans un espace liminal, ce qui est valorisé par les pairs, prend totalement le contre-pied de l'enferment au sein de l'établissement.

L'opposition envers l'école ne va de toute façon plus faire référence car son nouveau mode de vie l'amène à se confronter à des antagonistes bien plus pressants. Les rivalités entre quartiers, sur les terrains de foot ou ailleurs, se cumulent. Cette fois, le groupe offre une capacité de faire-face. Nous retrouvons ce retournement de la douleur chez Dejours ou chez David le Breton, cette conjuration de la souffrance qui est inscrite sur le corps de Xavier. Il a plusieurs cicatrices, certaines parce qu'il est tombé en « électrique », d'autres sont les résultats d'altercations. Il est fier de nous parler de ces traces de bataille et de nous dire qu'il ne les a pas fait soigner. Asensio (2022) parle d’attitudes ordaliques au sein de la jeunesse Guyanaise où il s’agit « d’enrayer une souffrance personnelle au risque d’en mourir : conduite excessive d’« engins » ou « tirage », recours toxicomaniaque au crack, « jeu » de la roulette russe ou encore « jeu » de l’aérosol. Ces comportements ordaliques en Guyane, continu Asensio, par la jeunesse, sont des réponses à la fois intimes et douloureuses aux failles sociales et culturelles de notre société ».

La preuve du pudding, c’est qu’on le mange, disait Engels. La violence est la preuve de l’entrée dans le monde des voyous. Les trafics en fondent le décors. Ces trafics sont plutôt subis voire même, dans certains cas, ils se font sous influence de « grands » passés maîtres dans l’art de dominer des plus jeunes. Il en va de même pour la consommation de stupéfiants et pour le sexe. Moins qu’un aboutissement de la vie de voyou, ils sont plutôt contingents et là encore, parfois subis. Pour le dire autrement, ils ont une fonction dans le groupe, celle d’engager des plus jeunes dans des logiques dont ils ne peuvent ensuite s’extraire. La délinquance avance sous l’aspect du choix, elle devient vite une spirale qui s’auto-alimente 4.

L’espoir de bénéficier d’un regard envieux de la part d’un autre fantasmé (être vu et admiré, être objet de désir), devient en réalité l’épreuve de la honte auprès de la famille. Le retour au domicile serait une défaite (les difficultés éprouvées par Xavier à regagner le domicile après chaque fugue tenaient autant de la honte que de l’envie de fuir les remarques acerbes de sa mère), la délinquance est la seule solution apportée par l’entrée en délinquance, il s’agit d’une guerre sans fin dont « personne ne peut sortir vainqueur (..), seul le regard des autres, l’évaluation qu’ils en prononcent peuvent [restaurer l’image de soi spéculaire], mais à la condition du groupe » (Gérard, 2004).

Dans cette guerre, il y a des armes. Le cercle de violence et d’opposition entre groupes rivaux, commençant parfois en marge d’un match de foot, suite à une agression (un vol d’électrique ou de chaîne en or) ou par opposition de principe entre deux zones, nécessite un équipement psychologique afin de supporter et légitimer ce recours à la violence. Dans l’optique du gangster, le recours à la déshumanisation est constant. La victime n’est jamais considérée comme une personne. Xavier le dira lui-même lorsqu’il sera questionné : « certes, j’allais lui faire mal en lui tirant dessus, mais ce n’est pas mon problème, ça ne change rien ». Parfois, la victime est même moquée : « tu aurais dû le voir pleurer ! » dira en riant Xavier à propos de la victime d’une agression à laquelle il a assisté. Il s’agit d’un autre avatar de l’opposition binaire « eux-nous » évoquée par Sauvadet. Cette fois la fonction groupale est une fonction confinant au rite : la violence devient un acte rappelant la fondation du groupe, séparant les « hommes » capables d’y aller, les « durs », des autres, à savoir les faibles, les « petits ».

Les armes sont nombreuses. Beaucoup circulent depuis plusieurs années, notamment des Glocks, introduits depuis le Suriname, le Guyana depuis le Brésil ou les USA. Le fusil à canon scié est aussi apprécié. L’utilisation des armes en revanche est plus problématique. Mal entretenues, elles s’enrayent facilement. La déshumanisation des victimes participe d’une rationalisation a posteriori. Sur le moment, Xavier aura décrit comme sa main tremblait la première fois qu’il a tiré. D’autres jeunes affirment aussi que leurs armes se sont enrayées. Les récits où la magie, très présente, aurait fait enrayer les armes ou dévié les tirs, sont courants. Entre le manque d’entretien et la peur, il est possible de faire l’hypothèse que plusieurs n’ont pas osé tirer au moment fatidique.

Dans plusieurs cas, ces jeunes développent un fétichisme de l’arme allant parfois jusqu’à l’attitude compulsive.

Il en va de même avec la sexualité. Les filles sont déshumanisées. Leur volonté passe au second plan, les relations forcées sont nombreuses. Xavier a eu relations avec des filles plus jeunes que lui, ce qui ne cesse de poser question : à 12 ou 13 ans, étaient-elles en capacité de consentir à des relations sexuelles ?5 Nous ne le pensons pas. Là encore la monstration est évidente. De même que les armes, le sexe est mis en scène sur les réseaux sociaux, telles des publicités dans un entrepreneuriat de soi dont le message est le suivant « j’ai réussi à devenir gangster ». Il s’agit d’une manière de « capter l’attention de tous », comme le rappelle Sauvadet (2006), dans un contexte où la circulation des images est telle qu’il est nécessaire de réaliser des images d’autant plus choquantes pour se démarquer. La sexualité collective est à concevoir comme un « pacte de sperme » (Gérard, 2004) et sa diffusion est autant un acte de mise en avant de soi dans une logique de restauration narcissique que ne l’est le port de chaines en or ostentatoires.

Le port de la chaîne en or est un élément marquant la réussite d’une part, une façon d’afficher ce qui n’est pas affichable (le port d’arme) de montrer son appartenance à la vie de rue. Le port d’une chaîne en or sous-entend une socialisation au sein d’un groupe. Deux raisons à cela : la première est que son ostentation est une invitation à être vu sur une scène mettant aux prises des acteurs et leur insertion dans un milieu social. Porter une chaîne en or alors que l’acteur n’est pas présent sur cette scène, est une invitation lancée aux autres à venir se confronter à soi. C’est l’origine de la seconde raison impliquant que le port de la chaîne en or marque l’appartenance à un groupe : porter une chaîne dont le coût est parfois supérieur à 2000€, en pleine rue, de nuit, en soirée, implique le risque de se voir agressé. Seul le groupe peut défendre un porteur de chaîne. Isolé, il serait perdu, condamné. Car le port de chaîne s’effectue la nuit, dans des espaces liminaires : il reste un bijou, une parure, dans le cadre de jeux de séductions et de rapports de dominations.

Le groupe est la modalité d’apprentissage et de légitimation de ces actions et habitus, même si chaque groupe a son éthique ou à défaut, ses valeurs. Au moins fixe-t-il des éléments de comparaison ascendante, un idéal à atteindre, en miroir de comparaisons descendantes, des éléments auxquels s’opposer pour montrer sa virilité.

Au nombre des éléments honnis, comme dans toutes les formes de violence viriliste, l’homosexualité est perçue comme dégradante. Questionné sur la prison, Xavier nous dira estimer qu’elle devrait ne pas exister, sauf pour les gays, même si après réflexion, il juge que la peine de mort, contre eux, serait mieux. Ces discours ne sont pas seulement ceux de Xavier, ils sont aussi ceux de son groupe de pair. Affirmer un surcroît de violence à l’encontre de ce qui compose pour lui l’anti-modèle de la virilité, est une manière peu coûteuse de montrer sa force et sa détermination. Là encore, la dimension unidimensionnelle « eux-nous » est très marquée.

Dernier élément à ne pas négliger, le groupe de pair offre de passer du temps de manière agréable, propose des activités permettant de fuir l’ennui. Il légitime la prise de substances toxiques (consommer des stupéfiants seul n’étant pas une pratique usuelle ni envisagée – elle est plutôt le fait d’un passage à l’âge adulte), propose une facilitation des rapports sociaux et multiplie les opportunités, notamment en soirée, d’accroître ses réseaux de relation (Asensio parle de « société du coin de rue », qui se passe devant un Chinois6 ou sous un carbet).

Ainsi, les relations dans le groupe de pair sont régies par une relation ambivalente oscillant entre la construction de liens et, d’un autre côté, la menace et la destruction de lien (Sauvadet, 2006).

Il offre cette contenance et cette portance qui faisaient défaut dans la famille.

1 Retrait qui ne sera pas sans faire écho à celui de sa mère.

2 Notamment ces publicités où l’école et le savoir sont ringardisés, où l’enfant tient lieu de sachant, prend la place du parent et de toutes les formes d’autorités (Guichard, 2021) dans une société où le loisir et l’autonomie affirment se défaire du travail et de la contingence – alors justement que les loisirs n’existent que parce que le travail existe aussi…

3 Un jeune que nous avons eu en entretien nous disait ne pas avoir réussi à se faire intégrer dans un groupe de délinquant : « je me sentais tout petit à côté d’eux », dira-t-il.

4 Conférant à la délinquance les caractéristiques d’une conduite addictive.

5 Ce qui ne pose non pas la question du consentement mais celle de l’extorsion du consentement.

6 Les « Chinois » désignent par métonymie les petits magasins, très nombreux en Guyane, tenus principalement sinon presque exclusivement, par des exilés d’origine Chinoise.

Les carbets sont des abris de bois, sous lesquels il est en principe possible d’attacher un hamac.