❑ Trajectoire vers la délinquance : Partie 4 : Conclusion et perspectives

 

Conclusion

I came to bring da pain

hardcore from you'r brain...

Method Man, Bring da Pain


Le débat public explique la délinquance comme étant de la responsabilité des familles. Il faudrait certes nuancer, il n'en reste pas moins que le débat sur la délinquance depuis la fin des années 1990, c'est-à-dire depuis que le thème de « l'insécurité » est devenu un thème médiatique central, une des réponses invoquée au point d'en devenir un trope, est celle de la responsabilité des familles.

Plusieurs éléments méritent de s'y arrêter. D'une part, cette réponse est simple, elle consiste à replier la résorption de la délinquance sur une seule variable. Dans le débat social, aucune réponse simple n'est jamais susceptible d'être juste. En venant couvrir comme variable explicative un fait social sous le jeu des faits divers, elle fait office de diversion, pour reprendre les termes de Bourdieu. Elle est idéologiquement adapté puisque la « responsabilité » qui suppose un « individu autonome » c'est-à-dire affranchi de toute contrainte sociale, est justement un point nodal de l'idéologie libérale, comme le rapportait Beauvois dans ses derniers ouvrages.

Nous avons vu à travers cette série de texte, que la délinquance est une trajectoire rationnelle chez des jeunes. La question du défaut de portance et de contenance familiale qui pourrait éventuellement venir illustrer la responsabilité des acteurs-trices du système familial, nous l'avons vu, renvoie elle-même à des logiques sociales. Nous avons vu des systèmes familiaux où des mères brisées, en difficulté pour contenir leurs propres troubles anxio-dépressifs notamment parce qu'elles souhaitent ne pas envahir leurs fils avec ceux-ci, ne sont pas en mesure de contenir, de soutenir, d'étayer ces jeunes. Ces femmes souvent violentées par le passé n'ont jamais été accompagné et ce défaut institutionnel continue à travers l'école ou le soin qui ne sont pas en mesure de les relayer.

Un autre article devrait venir approfondir les éléments déjà évoqués en introduction, afin d'étayer la façon dont le contexte historico-contextuel favorise une déprise, une absence de récit et de transmission. 

 


 

 

En attendant nous retiendrons les points suivants :

-pour les jeunes dont il est question ici à travers l'exemple de Xavier, l'exercice de la violence est une possibilité, crédible, et même une ressource. Elle n'est pas pas légitime au sens de Weber mais n'en demeure pas moins légitimisante dans le rapport des jeunes à leur groupe d'appartenance. D'ailleurs, plutôt que d'évoquer cet autre fantasme issu des médias que sont les « gangs », mieux vaudrait selon nous parler de « groupes à modalité de violence légitimisante ». Certes, la périphrase est difficile à articuler, elle a le mérite d'être précise et de rendre compte d'un fait social et des faits psycho-sociologiques qui en découlent – et non d'un fait divers.

-la prévention reposerait donc sur plusieurs axes : un axe de déploiement institutionnel (ce qui est une chimère, à l'heure du désengagement tout azimut des services représentant l'action de l'Etat). Ce déploiement serait à la fois scolaire, même si des dispositifs de soin en maternité par exemple, pourraient être ressource. Le déploiement de dispositifs à destination des mères et surtout des mères seules, à travers le soutien à des associations comme les CIDFF, le planning familial, éventuellement au sein des CAF, offriraient des ressources notables. Là encore, à l'heure où l'essentiel de ces institutions sont soit privées de financement, soit tournées vers une activité de police des allocations (et même à l'heure où des policiers tirent sur des manifestants en raillant les mères célibataires...) ces perspectives paraissent plus éloignées que jamais. Pires, elles laissent entrevoir des temps houleux et expliquent par exemple le développement de groupes tels la DZ Mafia, sur laquelle les médiats fantasment – le mot est juste, quoique osé, nous le reconnaissons.

-dans la violence, la douleur est centrale – d'ailleurs, elle l'est dans les phénomènes de pouvoir, cela est rarement évoqué. L'expérience de la violence et de la douleur devient donc « socialisante », comme le signalait Omar Zana (2008) ou même Dejours (2011). Conjurer la violence, c'est donc conjurer la douleur ressentie. Or la souffrance, expression de la douleur, est un manque de sens, comme le rappelles les psychologue social-clinicien à l'instar de J.Barus-Michel. Le manque de sens est, dans la délinquance, conjuré par l'action. Si jamais des dispositifs d'action, de conjuration ou détournement de la douleur (c'est usuellement le cas du sport, mais il faudrait étendre ces dispositifs à d'autres sphères et d'autres institutions) étaient mis en place, alors la délinquance pourraient être prévenue. À l'heure du démantèlement des structures d'éducation populaire, dans une société où l'âge moyen augmente ce qui entraîne un désintérêt des politiques de jeunesses seulement déployées sous des formes non plus schématiques, mais parodiques (le SNU...), là encore, il est difficile d'être optimiste. L'impuissance qui pousse à la violence, avec l'absence de perspectives liées au travail, aux possibilités de participer et de se reconnaître dans l’œuvre commune.