⏣ Détecter les signes de survenue de VSS sur des mineurs au sein des familles


La présentation suivante était destinée à soutenir un point d'étayage auprès de mes anciens collègues de la PJJ de Saint-Laurent-du-Maroni. Les objectifs de ce point était multiple, il s'agissait dans un premier temps de réaliser ce qu'il faut nommer une formation au sujet des VSS à l'encontre des mineurs, sujet central s'il en est. Pourtant, des points informatifs tels que le taux de VSS en fonction de l'âge (diapo 4) ou encore des éléments ajoutés et non compris dans ces diapos (le taux important de VSS subies par des jeunes en situation de handicap), éléments centraux de l'analyse des situations que nous avions à investiguer, demeuraient hors de connaissance de ces collègues. Pour le dire autrement et crûment, l'idée qu'un enfant de moins de cinq ans en situation de handicap puisse subir des actes sexuels de la part d'un membre de sa fratrie ou de la famille était pour ces professionnels hors de question. Les cas sont pourtant extrêmement fréquents. L'importance du nombre des VSS elle-même, était ignorée.

Diapo 4 de la présentation

 

 

Un autre objectif consistait pour moi à détailler une parti de ma grille de lecture des faits-psycho-sociaux-pathologiques investigués lors de mes entretiens et observations. Mon attachement aux troubles du sommeils, alimentaires ou de la motricité leur était incongru, hors de propos, au point de leur être parfois dérangeant. 

Néanmoins certains signes ne trompent pas. Il demeure toujours une part d'incertitude en termes d'analyse et ma posture professionnelle repose toujours sur l'émission d'hypothèses diagnostiques, le terme « hypothèse » étant central. La force de ces hypothèses varie en fonction des éléments recueillis et, comme le stipule la dernière diapo, le niveau de force donné à ces hypothèses dépend d'avantage de l'articulation des signes relevés et moins du nombre de signes ou de leur force intrinsèque. Le tout réside dans le discernement et dans la mise en réflexivité pour ne pas dire « l'attaque » que l'on adresse ensuite, soi-même ou collectivement, à ces hypothèses. D'où l'importance du croisement des regards professionnels et donc du travail collectif, ce qui était un autre objectif de cette présentation : proposer implicitement une modalité d'articulation collective des pratiques.

Deux autres objectifs étaient visés : d'une part je souhaitais transférer une partie de ma grille d'analyse à ces collègues afin qu'ils puissent se l'approprier (c'est somme-toute l'objectif d'une formation, même s'il s'agissait là du côté pratique de la formation) et aussi, ce n'est pas compris dans la présentation PWP, indiquer des bases de données universitaires auxquelles ils pouvaient recourir en cas de doute.

 

Diapo 1 et 3 du PWP de présentation 

 

 


Présentation

Le premier point est un point vocabulaire bien plus important qu'il n'y paraît, car de cette sémantique dépend, dans la plus pure défense de l'hypothèse Sapir-Wolf, la façon dont le monde va être pensé et agit.

Beaucoup de professionnels, y compris dans le service où j'intervenais, évoquaient la question du « viol » ce qui se traduit dans la pratique judiciaire par la question à la fois déplacée et violente pour la victime, de savoir s'il y a eu ou non « pénétration ». Ce point vocabulaire visait à rappeler que les VSS et l'inceste ne sont pas un acte isolé mais un contexte et que montrer une vidéo pornographique à un enfant et, de fait, même à un adulte (cf. le fameux « violentomètre » au sujet des violences conjugales, à présent répandu), ne relève pas de la « pénétration », mais demeure un acte faisant 'effraction' dans l’intimité de la personne. Qu'un frère ou un cousin présente à l'enfant pris en charge une vidéo à caractère pornographique relève donc de la VSS, les effets sont en général invasifs. Il n'y a pas, dans le traumatisme, puisque c'est de cela qu'il s'agit, de gradation dans l'impact, de continuum du moins grave au plu grave allant de l'évocation d'éléments à caractères sexuelles jusqu'à la pratique répétée d'actes avec pénétration. Le magistrat réalisera cette gradation, pas le professionnel de la psychologie ou des sciences humaines qui déterminera pour sa part la portée de ces actes, la façon dont ils impactent la personne, sans jamais penser « le fait d'avoir été exposé trois fois à des vidéos n'est pas si grave, il aurait pu avoir pénétration ». certes des professionnels demeurent en cette posture qui est une posture de jugement, insistons sur ce point. Le professionnel pour sa part essaiera de déterminer les impacts sur la dynamique psycho-pathologico-sociale de la personne, d'en prévenir les effets, de donner à la personne les moyens de mettre en réflexivité son vécu et si possible, de s'ôter le poids de la culpabilité d'avoir subit un acte.

Rappelons, ce n'est pas mentionné dans la présentation mais je l'ai évoqué au cours de celle-ci, qu'une victime est toujours victime trois fois (dans le moins pire des cas) :

-du fait d'avoir subit un acte faisant effraction

-du fait de devoir vivre avec cet acte et les symptômes en découlant et de fait, d'être responsable de devoir s'en soigner

-du fait d'avoir ensuite à s'en justifier auprès des autres, à commencer par le magistrat.

Et encore, nous n'évoquons pas là l'aliénation provoquée par les VSS et avec laquelle doivent vivre les victimes.

C'était l'objectif des diapos 5 et 6 (ainsi que de deux autre diapos supprimées ici car il me semblait difficile de les présenter sans avoir un appuis oral directe). Il s'agissait de replier les VSS sur la notion « d'effraction ». Ce qui fait traumatisme est ce qui vient menacer le sentiment d'intégrité, sous forme de menace et sous forme d'actes effectifs. Le fat de menacer une personne de « viol », même implicitement, est autant traumatique qu'un acte sexuel forcé. D'ailleurs la notion de consentement était mise en balance. Au regard de la réalité de ce que patients me rapportent quotidiennement, elle me paraît ne pas avoir suffisamment de portée. Pour le dire autrement, combien de personnes les professionnels de la psychologie reçoivent-ils/elles, affirmant « au fond, j'ai fini par dire 'oui' » à un acte qu'elles ne souhaitaient pourtant pas. Il s'agit de la notion de « consentement forcé » ; j'utilise pur ma part la notion « d'extorsion du consentement ». Elle me vient d'un gendarme qui, répondant à un.e de mes patient.e culpabilisant sur le fait d'avoir ressenti une forme de plaisir au moment de l'acte (subit par un proche de sa famille que le-la patient.e appréciait par ailleurs, par la force de la normativité des liens sociaux), avait dit fort à propos « l'extorsion du plaisir, ce n'est pas le plaisir ». de même, l'extorsion du consentement, ce n'est pas le consentement. Nous insistons donc auprès des professionnels : travailler sur la notion de consentement est important, mais surtout dans le cas de VSS, il est important de travailler sur la notion "d'extorsion du consentement".

Diapo 6 du PWP de présentation

 


L'autre objectif de ces diapos, à commencer par celles que j'ai préféré enlever en prévention d'une mauvaise compréhension, était d'expliquer l'émergence des symptômes que nous allions ensuite détailler. La personne se construit au regard des autres, il existe certes une dynamique interne, mais cette dynamique ne fait sens qu'au regard de l'image que se fait la personne de l'image que les autres ont d'elles.

Si un enfant devient objet sexuel de l'adulte, c'est-à-dire se construit en tant que sujet du désir de la sexualité perverse d'autrui, l'image de soi sera irrémédiablement dégradée. De toute façon, il n'y a pas de sexualité envers les enfants qui ne soit sous-tendue par une représentation perverse et dégradante de la personne – il n'est pas lieu ici de rentrer dans les détails.

L'impact de cette construction marquée du sceau du désir sexuel de l'adulte incestuel est donc le développement, d'une part, d'un rapport pathologique au corps. L'inscription du désir effractif de l'adulte se traduit par un rapport repoussant et dégradant au corps : d'où l'éloignement de certains éléments ayant trait avec la situation dans laquelle la personne a été incestée (troubles alimentaires, du sommeil), un rejet du corps (salissures – incurie -, autolyses – scarifications), la rencontre entre ces deux dimensions (obésité, conduites limites) ainsi que des difficultés sociales.

D'autre part, le corps peut être interprété par le soi comme unique objet de désir ; ainsi émergent des conduites addictives, à commencer par la nymphomanie ou le satirisme, des troubles paraphiliques, ou des conduites dégradantes.

Enfin le corps de l'incesté est irrémédiablement marqué du sceau du rejet et devient algique. L'essentiel des patientes que j'ai en entretien et qui se plaignent de douleurs diffuses, constantes et invasives, ont subit, jeunes, des VSS. La seule exception à laquelle j'ai fait face, ce sont les femmes ayant travaillé dans des métiers de force (bâtiment, boucherie...) mais aussi dans des métiers sujets à des TMS. L'un n'excluant pas l'autre, il s'agit de faire preuve d'autant de discernement.


La seconde partie de la présentation détaillait donc les éléments auxquels je prête attention en intervention ou lors d'entretiens.

La première chose concerne « l'accès aux enfants » : certaines interactions mettent les enfants en danger. Certaines interactions récurrentes mettent les enfants de façon récurrente en danger. Des facteurs contextuels existent, à commencer par la situation des mères isolées en demande de soutien. Faire garder des enfants est un facteur de risque ; le enfants de femmes isolées et vulnérables, même si ces dernières sont vigilantes, sont en situation de risque élevé, d'autant plus que les dispositifs de type centre-aéré, éducation populaire etc. sont en perte de vitesse. Je me souviens aussi de parents à l'éducation idoine. Un des deux membre du couple atteint de maladie invasive, il avait été décidé de placer leurs quatre enfants chez des membres de la famille. Ils apprirent plus tard qu'une de leur fille avait alors été la cible de VSS de la part d'un familier. De même, la présence récurrente et la circulations d'hommes au domicile ou en vacance, surtout dans le cadre de fêtes, est un facteur de risque. 

Diapo 8 et 9

 

 

 

Les conflits familiaux peuvent avoir une dimension sexualisée et les enfants faisant face à un conflit du couple parental peuvent devenir enjeu de conflit, y compris enjeu sexuel de conflit. Un niveau élevé de violence et/ou de silence autour de la vie familial va venir éveiller la vigilance de l'intervenant.

Les autres diapos évoquent un ensemble de symptômes et de signes qui peuvent là encore faire alerte, que ce soit des éléments issus de la vie psychique des parents que de celle, bien entendu, des enfants – il ne nous paraît pas nécessaire de les détailler, nous renvoyons à ces diapos.

Diapo 10 et 11

 

 

Le problème, nous l'avons dit, réside en leur portée, et en leur combinaison. Il en retourne du discernement de l'intervenant, discernement sans aucun doute avisé mais qui doit toujours être critiqué par lui-même, dans le cadre d'un travail d'équipe. La conscience de la situation, l'élaboration commune d'un schéma descriptif de la dynamique familiale.

Certains troubles (troubles paraphiliques, nymphomanie...) nous paraissent être des conséquences systématiques de la survenue de VSS, nous ne nous gardons pas moins de toujours faire un lien directe. Enfin, certaines conditions de vie, des passifs familiaux, etc. viennent expliquer des attitudes et troubles psycho-somatiques similaires à ceux détaillés ici. L'accumulation de symptômes ne va pas nécessairement de pair avec la survenue de VSS.

Diapo 12 à 14

 

 

 

 

 

L'inverse est vrai, des signes faibles et isolés ne sont pas nécessairement anodins.

Le cas de patients victimes de VSS très jeunes et durant leur sommeil, par un proche notamment, sont très difficiles. Les personnes sont persuadées de n'avaoir jamais subies de VSS, les actes étant ravalés au rang de cauchemars ou d'impressions, le professionnel lui, sera certain de l'inverse. En l'absence de souvenir exacte, ces cas sont difficiles à traiter. Le professionnel ressort plein de doutes, le patient demeure plein de symptômes cristallisés en un sentiment de mal-être, susceptible de conduire au suicide s'il est devenu incapacitant.

J'ai ainsi eu plusieurs patient.es, recoupant une somme importantes de symptômes. Seuls demeurait chez eux des cauchemars ou des rêves ou bien un blak out au sujet d'une ou deux nuits situées dans une suite de souvenirs pourtant rapportés avec force de détails.

Diapo conclusive

 

 

Le problème principal réside selon moi dans le silence des institutions et la censure des professionnels. Je me rappelle d'une mineur de moins de 10 ans en légère bésité, avec énurésie non physiologique, dessinant des phallus de façon détaillées, atteinte de masturbations compulsives et présentant des attitudes de séduction envers les hommes adultes plus âgés.

Un entretien avec sa grand-mère nous a permis de nous rendre compte que cette dernière avait subit des VSS, ainsi que sa fille (la mère de la mineur). La mère avait fait participé sa fille à des soirées d'adulte sans qu'il soit possible de faire la lumière sur la dynamique de ces soirées, en sachant que nous avions mis en évidence que l'entourage de la mère faisait du trafic de stupéfiant en gros - notion qui avait aussi échappé à l'ASE. Comme le trafique, l'état de victime putative de la mineur n'avait jamais été conscientisé. De ce que nous savons, il ne l'a pas été depuis. Nous avons évoqué la survenue de VSS chez cette jeune et avons été renvoyés à « l'émission d'idées sans fondements » par les services en charge de la situation – dont un membre nous disait pourtant : « 40 ans que je travaille, je n'ai pas vue tous ces cas [de VSS], où étaient-ils ? »

Sous ses yeux.

Ces cas, ces situations, elles sont sous nos yeux.

Le silence, la cécité, est institutionnelle, elle est même trans-institutionnelle. Révéler un cas, c'est surtout révéler ce silence inacceptable dont nous sommes toutes et tous actrices-teurs à notre corps défendant. Révéler un cas, c'est risquer de montrer qu'un.e collègue a fermé les yeux, n'a pas voulu voir, fusse inconsciemment. La divulgation des VSS est une menace qui pèse sur l'institution, les divulguer, c'est mettre à mal le collectif, c'est se confronter à des décennies de silence, de complicité, c'est renvoyer à l'impossible – alors le silence est plus simple. Les yeux se ferment sans culpabilité.

Cette formation se terminait donc par la nécessité, en cas de suspicion, de ne pas rester isolé, en tant que professionnel, de toujours s'appuyer sur des collègues. Si la responsabilité est collective, alors gageons que la présence putative d'éthique au sein des équipes permettra de toujours mieux révéler plus d'affaires.